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    En ce moment, retrouvez un entretien avec Akira Mizubayashi, universitaire et écrivain.

     

    Aaaaakira texte brutAkira Mizubayashi est un écrivain, né au Japon en 1951. Après des études à l’université nationale des langues et civilisations étrangères de Tokyo (Unalcet), il part pour la France en 1973 et suit à l’université Paul Valéry de Montpellier une formation pédagogique pour devenir professeur de français (langue étrangère).

    Il revient à Tokyo en 1976, fait une maîtrise de lettres modernes, puis, en 1979 revient en France comme élève de l’Ecole Normale Supérieure.

    Depuis 1983, il enseigne le français à Tokyo, successivement à l’université Meiji, à l’Unalcet et, depuis 2006, à l’université Sophia. Ses ouvrages ont reçu plusieurs prix.

    En 2014, il a publié Petit éloge de l’errance chez Gallimard, cet essai est dédié à la mémoire de J.-B. Pontalis, l’éditeur de ses deux ouvrages précédents. Akira Mizubayashi vit à Tokyo et écrit directement en français.

     

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     Photo : Catherine Hélie, Gallimard

    Bibliographie

    Akira Mizubayashi a publié six essais en japonais avant d'écrire en français, langue dans laquelle il a, à ce jour , publié trois ouvrages.

          - Une langue venue d'ailleurs, Editions Gallimard, 2011
          - Mélodie: Chronique d'une passion, Editions Gallimard, 2013
          - Petit éloge de l’errance, Editions Gallimard, 2014


                                                                             l'entretien :


    Le comptoir - Dans votre jeunesse, au Japon, comment vous êtes-vous découvert un attrait pour la langue française ?

    Akira Mizubayashi - À l’origine de mon intérêt ou plutôt de ma passion pour la langue française, je vois deux choses rétroactivement. D’abord, dans le contexte des années 68-70, je souffrais, si j’ose dire, d’un malaise linguistique. J’étais en conflit avec ma langue d’origine. La langue japonaise qui était la mienne et qui était celle de ces années particulières, caractérisées par les révoltes estudiantines, m’apparaissait comme une langue extrêmement appauvrie par son caractère stéréotypé. Mes camarades parlaient par clichés. Ils croyaient sans doute être auteurs de ce qu’ils disaient, mais ils étaient simplement une sorte de véhicule inconscient d’un certain type de discours. Ma position n’est pas essentialiste : je ne veux pas dire que la langue japonaise est une langue pauvre. Non, le jeune homme de dix-huit ans que je fus percevait avec douleur l’aspect outrancièrement codifié du discours politique des jeunes révoltés. Ceux-ci se complaisaient à répéter à longueur de journée les mots convenus, les expressions toutes faites. C’est cela qui me rendait muet. Je me sentais prisonnier de cette langue appauvrie. J’avais besoin de m’évader.

    Deuxième point. Dans cette crise d’adolescence (prise de conscience du déséquilibre entre le moi et le monde), j’ai rencontré un sauveur. Au cours d’un examen blanc dans le cadre de la préparation aux concours d’entrée à l’université, je suis tombé sur un texte d’Arimasa MORI, un extrait de Notre Dame lointaine. Ce fut une illumination. Arimasa MORI était alors professeur de japonais aux Langues O à Paris. Il parlait de son rapport à la langue française et de la civilisation européenne dans un japonais qui me paraissait se situer à l’opposé du formalisme appauvrissant de la langue environnante. J’ai été surtout frappé par son extrême humilité avec laquelle il acceptait, après quarante ans d’apprentissage du français, « de se reconnaître en la figure sidérante d’un jeune enfant (presque infans) qui arrive au monde ». J’ai cru apercevoir dans l’attitude de MORI l’immensité et la profondeur de l’« univers de la langue ». Quelqu’un me montrait donc — et ce n’était pas n’importe qui — qu’au prix d’une vie d’exilé, on pouvait naître à un âge avancé dans une langue qui n’est pas originellement la sienne.

     

    L.C. - Après vos études en France, par quel cheminement intérieur avez-vous choisi d'écrire aussi en langue française ?

    Akira Mizubayashi - Je suis devenu universitaire. À force de vouloir rester dans la langue française, je suis devenu professeur de français et de littérature française. J’ai donc écrit de nombreux articles dits académiques avant de m’investir dans l’écriture littéraire à proprement parler. En m’exprimant en français, je sentais obscurément que mon rapport à la langue française n’était pas simplement d’ordre professionnel. Comme je le raconte dans Une langue venue d’ailleurs, le français était devenu, au-delà d’un simple outil de travail universitaire, une langue totale dans laquelle et par laquelle s’engage un être humain pour déployer l’ensemble de ses actes psychiques. Mais étant donné que j’ai toujours vécu et travaillé à Tokyo, l’idée ne m’était jamais venue à l’esprit d’écrire en français jusqu’au jour où Daniel Pennac et J.B. Pontalis m’ont incité à passer à l’acte. Lorsque j’ai montré à Daniel Pennac lors de son passage à Tokyo en 2006 un de mes premiers écrits publié en 1983 dans la revue Critique, il m’a dit : « Akira, il faut que tu écrives en français ! ». J.B. Pontalis, attentif au récit de mon parcours linguistique, m’a fait confiance à son tour en me déclarant : « Dans tout ce que vous me racontez, il y a matière à écrire un livre ! ». Ils ont réveillé, l’un et l’autre, un désir d’écriture qui sommeillait en moi.

     

    L. C. - Certains de vos ouvrages sont en français, d'autres sont en japonais, mais vous ne traduisez ni les uns ni les autres, pourquoi ?

    Akira Mizubayashi - Il m’est impossible de me traduire. Si je me mettais à traduire Une langue venue d’ailleurs, je serais tenté, dès les premières lignes de la première page, d’écrire autrement, de recourir à des procédés différents pour construire le récit. Mon souci de m’écarter de l’usage ordinaire de la langue me conduirait naturellement à des stratégies qui n’ont rien à avoir avec celles élaborées en français. Bref, le résultat ne serait plus considéré comme de la traduction. Je reconnais que la tâche du traducteur est immense et que son travail est indispensable, mais il me semble qu’on ne peut pas être à la fois auteur et son propre traducteur...

     

    L. C. - Petit éloge de l'errance donne une définition très intime de l'errance, comme une forme primordiale de résistance intérieure, d'où vous vient cette préoccupation ?

    Akira Mizubayashi - Je crois que ma posture fondamentale vient de mon père qui a vécu cette période tragique et sombre de l’Histoire du Japon contemporain qu’on appelle, pour aller vite, la période de la Guerre de quinze ans (1930-1945). Vivant pendant la très difficile période de l’avant-guerre qui a vu le Japon s’engouffrer dans l’expansion coloniale et la dictature meurtrière que l’on sait, mon père a su se désolidariser de l’unanimisme de la majorité régnante. Je suis né, je crois, de ce désir-là. Sur ce point, je ne peux qu’inviter ceux qui veulent aller plus loin dans la connaissance de la conception de l’errance qui m’est chère à feuilleter les pages de mon Petit éloge de l’errance. En gros, l’errance est pour moi un effort d’éloignement qui consiste à essayer de s’arracher à ce qui est immédiat, natal, maternel, national, bref à ce qui paraît naturel, à ce qui relève du discours social stéréotypé... C’est une manière d’instaurer une distance critique vis-à-vis de la langue et de la culture qu’elle implique et qui vous rend prisonnier d’une vision du monde particulière et d’une pensée non pensée. Il faut se rendre étranger dans sa propre langue. Proust ne disait-il pas que toutes les grandes œuvres sont écrites dans une sorte de langue étrangère ? La littérature — et sans doute l’Art d’une manière générale — est un exercice d’éloignement et, par conséquent, une tentative de résistance intérieure.

     

    L. C. - Pensez-vous que maîtriser, à la perfection, plusieurs langues favorise un nomadisme de pensée ?

    Akira Mizubayashi - Oui. Je viens de dire que nous sommes prisonniers de notre langue. La langue maternelle vous impose une vision, une posture, un affect, un type de comportements qui lui sont inhérents. Vous ne pouvez pas y échapper. Un être parlant est un être privé de liberté d’une certaine manière. Roland Barthes disait que la langue est tout simplement fasciste. La langue maternelle devient vite, si l’on est pas vigilant, une langue banale. Et la banalité de la langue que l’on parle risque de conduire à une attitude qui ne s’effraie pas devant la banalité du mal. Il faut donc arriver à sortir des clichés asphyxiants de sa langue maternelle pour l’en débarrasser : il faut, si j’ose dire, re-féconder sa langue. Pour ce faire, le recours à une autre langue que la sienne me semble utile et même indispensable. Maîtriser une langue autre que la sienne est, en quelque sorte, l’effort oculaire d’un œil qui cherche à se regarder. Barbara Cassin écrit cette phrase magnifique à laquelle j’adhère complètement et intimement : « Il faut parler au moins deux langues pour savoir qu’on en parle une et que c’est une langue qu’on parle. »

     

    L. C. - Pour vous, est-ce qu'écrire, en français de surcroît, serait un genre de manifeste anti-conformiste face à la manière japonaise de vivre la communauté ?

    Akira Mizubayashi - Oui, écrire en français est un exercice d’éloignement de soi ou d’arrachement à soi. C’est un geste de déculturation volontaire qui, en fait, renvoie pour moi à l’idée de culture dans un sens volontariste que je privilégie au détriment de la manière anthropologique d’appréhender ce terme. La culture est le nom même de la force intellectuelle qui vous permet de sortir de votre culture propre, de votre fixité identitaire. J’écris en français pour déconstruire dans mon for intérieur ma langue d’origine qui m’a façonné et me façonne... Écrire en français, c’est en somme une expérience de la liberté.

     

    L. C. - Les samouraïs des films de Kurosawa semblent vous fasciner ... qu'y voyez-vous que le grand public japonais n'apprécie pas particulièrement ?

    Akira Mizubayashi - Les héros kurosawaiens, qu’ils soient samouraïs ou pas, sont souvent des errants, des solitaires qui refusent de succomber à la majorité rampante. Je pense bien sûr aux ronins dont j’ai parlé dans mon Petit éloge de l’errance, mais aussi à des personnages comme Kanji Watanabé de Vivre (1952) et Kiichi Nakajima de Vivre dans la peur (1955). Ce sont des individualités fortes capables de s’écarter du chemin tracé par la collectivité à laquelle elles sont censées appartenir. Les errants de Kurosawa sont animés par un réel individualisme, mais il s’agit là d’un individualisme qui, loin de les enfermer dans leur étroitesse identitaire, les conduit à la prise en compte de la dimension plurielle de chaque individu singulier. C’est en ce sens-là que Les Sept samouraïs est une œuvre exemplaire. Kurosawa apparaît dans ce chef-d’œuvre comme un penseur du politique, voir d’une res publica japonaise à venir. Je ne crois pas que les Japonais considèrent le génie de Kurosawa sous cet angle-là.

     

    L. C. - Entre deux cultures éloignées, vous semblez tisser des liens singuliers, quelles passerelles identifiez-vous entre la France et le Japon ?

    Akira Mizubayashi - Mes livres témoignent plutôt du caractère illusoire des passerelles qu’on croit trop facilement identifier entre les deux cultures. Je me refuse à de trop faciles rapprochements, à des prétendues ressemblances des deux cultures. Au lieu de vouloir ménager des passerelles qui risquent d’être chimériques, j’essaie d’occuper un poste d’observation dans un espace intermédiaire.

     

    L. C. - Amoureux de littérature française, quels sont les auteurs contemporains qui vous marquent ?

    Akira Mizubayashi - Par ma formation, je suis très attaché à des grands textes classiques de la littérature française de Montaigne à Proust en passant par les auteurs des Lumières (Rousseau, Diderot, Montesquieu, etc.). Les romanciers du XIXe siècle comme Stendhal et Flaubert me nourrissent aussi. Je tiens à souligner aussi que les critiques littéraires qui abordent avec intelligence les textes de ces auteurs ont joué un rôle fondamental dans ma formation et mon évolution personnelle. À ce sujet, je me contenterai ici de citer un seul nom : Jean Starobinski. Je fréquente aussi certains philosophes pour m’orienter dans ce monde désorientant et désorienté. J’avoue ne pas bien connaître les auteurs contemporains. Mais cela ne m’empêche pas d’apprécier des auteurs comme Annie Ernaux, Milan Kundera, Nancy Huston et bien d’autres que je croise au fil de mes promenades dans la forêt des livres.

    L. C. - S'il y avait un livre de poésie sur votre table de chevet, quel serait-il ?

    Akira Mizubayashi - Les Fleurs du mal et Le Spleen de Paris sont toujours près de moi.


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