• Accueil

     Le comptoir des lettres est un forum de partage littéraire.

    Vous pouvez y déposer vos textes et recueillir des appréciations ou simplement lire, pour le plaisir. Publier c’est s’exposer, aux louanges comme aux critiques. Si vous vous sentez capable de surmonter le ressenti, parfois brut, de lecteurs passionnés, de laisser s’exprimer les textes avant l’ego, soyez les bienvenus.

     

    Derniers textes : ici

    Dossier - Présenter un manuscrit aux éditeurs : ici

    Entretiens avec des écrivains reconnus : ici

    Jeux littéraires, pour se détendre un peu : ici

    Discussions en ligne : ici

     

     

    En ce moment, retrouvez notre entretien avec Christophe Donner  :

     

    111AAA Christophe Donner

     Christophe Donner est un écrivain français, né le 4 juillet 1956 à Paris . Après une enfance en banlieue parisienne, il fugue à l'âge de 13 ans. Commence alors une vie mouvementée, aidé par des proches, il débute rapidement dans le cinéma, comme acteur. Ce qui le conduit à rencontrer Paul Ricoeur et avec lui, la littérature, notamment Céline, il commence à écrire.

     Il se fait d'abord connaître par ses œuvres autobiographiques ou autofictionnelles. Il continue le cinéma : acteur , monteur et réalisateur de moyens et courts métrages. Ses romans évoquent nombre de personnages réels, ce qui ne manque pas de créer quelques remous médiatiques ... Il est à l'aise dans l'univers des médias, chroniqueur hippique, critique littéraire, journaliste, grand reporter .

     Ses nombreux romans pour la jeunesse ont du succès sans susciter les polémiques de ses autres livres. Il publie également sous les pseudos Chris Donner et Hélène Laurens .

     

                    

    Bibliographie - romans

    111AAA Christophe Donner

     

    • Petit Joseph, Editions Fayard, 1982
    • M'en fous la mort,  Éditions Mazarine, P 1986
    • Trois minutes de soleil en plus, Editions Gallimard, coll. « Page blanche », 1987
    • Le Chagrin d'un tigre, Editions Gallimard, coll. « Page blanche », 1988
    • Giton, récit, Editions Le Seuil, 1990
    • Les Sentiments, Editions Le Seuil, 1990
    • L'Europe mordue par un chien, Editions Points-Seuil, 1992
    • L'Esprit de vengeance, Editions Grasset, 1992
    • Les Maisons, Editions Grasset, 1993
    • Mon oncle, Editions Grasset, 1994
    • Mes débuts dans l’espionnage, Editions Fayard, 1996
    • L'Édifice de la rupture, récit, Editions Actes Sud, 1996
    • Retour à Éden, Editions Grasset, 1996
    • Mes débuts dans les courses, Editions Fayard, coll. « Libres », 1997
    • Mes débuts à la télé, Editions Fayard, 1997, réédité en 2002
    • Forme d'amour no 3 ou 4, Editions Grasset, 1997
    • Quand je suis devenu fou, Editions Fayard, 1997.
    • Le Voile, le Visage, l'Âme, Editions Fayard, 1997 (initialement publié sous le pseudo Hélène Laurens)
    • Contre l'imagination, Essai, Editions Fayard, 1998
    • Ma Vie tropicale, Editions Grasset, Paris, 1999
    • Le Décalogue, Editions Stock, 2000
    • Ainsi va le jeune loup au sang, Editions Grasset,  2003 - Prix Jean-Freustié 2004
    • L'Influence de l’argent sur les histoires d'amour, Editions Grasset, 2004
    • Bang ! Bang !, Editions Grasset, 2005
    • Un roi sans lendemain, Editions Grasset, 2007
    • 20.000 euros sur Ségo !, Editions Grasset, 2009
    • Vivre encore un peu,  Editions Grasset, 2011
    • À quoi jouent les hommes, Editions Grasset, 2012
    • Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, roman, Grasset, Paris, 2014

      

     

           L'entretien :

     

    Le comptoir - Nous avions envoyé quelques questions à Christophe Donner, finalement peu importe lesquelles puisqu'il accepta d'y répondre en une belle et vraie réponse d'écrivain.

     

    Christophe Donner - Mon travail, et mon but d’écrivain, c’est de « rendre vivant ». J’use pour cela de différents stratagèmes qui ont tous plus ou moins à voir avec la vitesse, le mouvement. J’écris beaucoup plus rapide qu’avant. Je ne dis pas « rapidement », car c’est très long à faire, à mettre au point, que chacun se rassure. Ce rapide n’est pas dû à l’ordinateur. On a inventé l’ordinateur pour écrire plus vite, et non l’inverse. J’écris en produisant une rapidité qui correspond à la nouvelle rapidité de la pensée des lecteurs, que je suppose eux aussi épris de ce désir d’aller vite. J’essaie, si possible, de les précéder. C’est difficile parce que je fais partie « des lecteurs »… Il y a eu une époque de mon amour de la littérature où j’ai cru qu’il s’agissait de descendre dans les tréfonds, la psychologie, jusqu’au sexe. L’autofiction étant alors un stratagème littéraire très utile pour «  faire vrai », mais à un certain moment il avait à mon goût épuisé son capital. Il ne s’agissait plus alors de « faire vrai » mais de « rendre vivant ». Du coup, la vitesse est devenue ma première préoccupation. J’ai constaté par exemple que les scènes d’amour, chez Bukowski, étaient rendues vivantes par la compression, mais talentueuse, délicate, subtile du temps.

    La simplicité exigée par les livres pour enfants fait partie de l’arsenal de rapidité permettant de rendre vivant. J’en ai écrit quelques-uns de ces livres, qui sont comme des flèches. Maintenant, la question que je me pose c’est de savoir si je peux faire les deux : aller vite et aller au fond. Y a-t-il une introspection possible dans le rapide ? Y a-t-il une manière d’effleurer l’essentiel par la rapidité ? Et donc user de ces deux stratagèmes pour continuer de « rendre vivant », puisque je tiens toujours à ce but.

    Pour ce qui est de l’utilisation des vrais noms, des vrais gens, vivants ou morts, ce n’est vraiment qu’une astuce. Le nom propre existant ou ayant existé participe de l’illusion. Mais attention, il y a une manière de parler de Napoléon qui le rend irréel, pas vivant du tout. Et il y a une façon de parler de Gérard Dupont qui en fait une impressionnante figure historique dès lors qu’il a vraiment existé quelque part, je veux dire quelque part chez l’écrivain.

    La magie du nom propre est incommensurable, je ne connais personne qui s’appelle Gérard Dupont et à l’énoncé de son nom, mon électrocardiogramme est resté tellement plat que ce nom est devenu vulgaire et insultant pour tous les Gérard Dupont existant ou ayant existé. En revanche, si je parle de, tenez, Fabien Gence, peu de gens savent qui il est, et pour moi, dans la prononciation de ces deux mots, quelque chose s’est produit qui relève aussi du risque, de la rupture d’un tabou. Et à partir de là, une histoire que je pourrais écrire contenant ces deux mots qui ne sont pas que des mots, mais une personne, et peut-être alors un personnage, en tout cas une écriture chargée de cette émotion souvent nécessaire à l’illusion du vivant.

    Quand le cinéma s’empare d’un personnage connu, vivant ou mort, on ne reproche pas au cinéaste l’inexactitude historique, mais le manque de crédibilité psychologique de es personnages, s’il n’a pas réussi à « rendre vivants » les personnages. Son Napoléon est mauvais, même s’il meurt à Sainte-Hélène. Celui d’Abel Gance est fabuleux, il est « plus vrai que nature », on l’adopte comme une vérité universelle. Et on a bien raison, tant que personne n’a fait mieux. Un jour, Kirk Douglas sera remplacé par un autre Spartacus, encore plus « vivant ». Dans son film sur Hitchcock, Sacha Gervasi a eu la bêtise de bourrer les bajoues d’Anthony Hopkins de silicone pour le faire ressembler à Hitchcock. Moralité, il a seulement réussi à priver Hopkins de personnalité : son visage déformé par le maquillage est incapable d’exprimer quoi que ce soit. On voulait voir Hopkins en Hitchcock, on a vu une marionnette déguisée en Hitchcock.

    Les mêmes erreurs sont commises en littérature quand on accable les personnages de données historiques bien établies par l’académie et qui sont censées servir de repères aux lecteurs mais qui, en fait, empêche les lecteurs de ressentir cette délicieuse illusion du vivant.

    À cause ou grâce à l’exigence de rapidité, il apparaît de plus en plus que l’objet créé, texte ou film, se détache du réel. Par exemple, le temps d’une scène, au cinéma, respectait jadis peu ou prou le temps réel de l’action représentée. Plus du tout aujourd’hui. Le montage, qui est l’art de l’ellipse, une vraie machine à rendre vivant, a considérablement réduit la durée des plans. Il suffit de comparer une poursuite en voiture chez Buster Keaton qui n’était pourtant pas le plus lent des cinéastes, avec celle d’un film d’aujourd’hui.

    La seule chose réelle, au cinéma, c’est que ce sont des acteurs qui jouent, dans un roman, c’est que quelqu’un l’a écrit. Rendre vivant et se détacher du réel n’est un paradoxe qu’en apparence. Car le vivant, dans l’art, est toujours une illusion produite par l’artiste.

    La sensation du vivant éprouvée par le lecteur ou le spectateur, c’est une réponse, un réflexe face à la stupéfaction éprouvée devant la rapidité du texte et de l’image, comme jadis face à la profondeur psychologique.

    Dans l’ère du rapide où les soupçons sont balayés, la violence tant décriée et tant goûtée s’impose au cœur de toutes les fulgurances, visuelles ou textuelles. Mais elle reste un stratagème annexe, ou secondaire, comme la question des noms propres.

    Tout ça est important parce que, dans ces conditions, la littérature et le cinéma n’auront bientôt plus rien à voir avec le réel, les films et les romans ne seront plus en charge de témoigner du réel, encore moins de le dénoncer, ou d’indiquer la voie d’un monde meilleur.

    À terme, toute tentative d’appréhender le réel par les arts sera considérée comme vaine, obsolète. On s’interrogera alors sur ce désir qui nous pousse encore à la création : répond-elle vraiment à un désir d’appropriation du réel. Quiconque répondra à cette question méritera tout ce qui lui arrivera.

     

     Retrouvez les autres entretiens ici